GENS DE JERUSALEM – PROJET 2018

Texte et mise en scène : Bernard Bloch

Pour l’écriture de ce texte, Bernard Bloch a bénéficié d’une bourse d’écriture dans le cadre du programme Médicis Hors les Murs et a séjourné du 24 février au 21 avril 2016 à Jérusalem.

La résidence « Médicis Hors les Murs » et le projet de spectacle

Cinquante sept jours à Jérusalem : une plongée dans le multiple

J’ai déposé ma candidature pour le programme « Médicis hors les murs-2016 » de l’Institut Français et j’ai eu la joie d’en être l’un des 23 lauréats pour 2016. Ce qui m’a permis d’organiser dans de bonnes conditions mon séjour à Jérusalem.
Il s’est déroulé du 24 février au 21 avril 2016. Ces deux mois passés dans la ville de tous les espoirs et tous les dangers ont dépassé en intensité, en révélations et en rencontres tout ce que je pouvais en attendre.

Ma démarche a consisté en une plongée dans le motif.

J’ai donc fait en sorte de rencontrer la population la plus diverse possible tant du point de vue de l’âge, du sexe, des opinions que des origines sociales et religieuses. Cette multiplicité fait partie intégrante du projet et l’ampleur du matériau recueilli fera toute la complexité, la singularité et la difficulté de l’écriture à venir.

Avant même mon départ, j’avais engagé un important travail de prospection en envoyant mon projet Gens de Jérusalem (en anglais ou en français selon le destinataire), à une vingtaine de personnes dont j’avais obtenu l’adresse mail par des relations en France et qui, pour la plupart, ont signifié leur intérêt pour ma démarche. Les autres contacts se sont enchaînés assez naturellement, une rencontre en entrainant une autre.

J’ai ensuite fait confiance au hasard et fait de nombreuses rencontres dans des lieux publics ou festifs de Jérusalem. Je me suis déplacé avec les transports en commun ou à pied, ces modes de transports étant propices aux rencontres.
J’ai d’ailleurs été enchanté par la disponibilité des Jérusalémites. La relation qu’ils entretiennent avec leur ville n’est en effet jamais anodine et souvent passionnée. Une passion gaie la plupart du temps, mais souvent entachée du voile soucieux que les tensions politiques et/ou religieuses font peser sur les habitants. Une passion, en tout cas qu’ils sont heureux de partager.

Ce sont finalement près de 60 personnes qui ont accepté de se prêter au jeu et ils ou elles, me consacraient parfois plusieurs heures.

Les questions que je posais à mes interlocuteurs touchaient à l’intime. Je leur demandais de me confier leurs points de vue sur des sujets évidemment délicats compte tenu de la réalité chroniquement tendue qui règne en Palestine/Israël et à Jérusalem en particulier. Mais je leur demandais aussi de me confier leurs rêves et la présence d’une tierce personne aurait rendu plus difficile l’établissement d’une relation libre et confiante. Les entretiens se déroulaient en français, anglais ou allemand.

Je ne me suis pas contenté de rester à Jérusalem même, car nombreux sont les habitants de Jérusalem-Est qui travaillent dans les « territoires » ou inversement. Ainsi certains de mes rendez-vous se sont déroulés en Cisjordanie à l’Université palestinienne Al Quds ainsi qu’à Bethléem, Ramallah, ou à l’Université Bir Zeit.
Pour me rendre de l’autre côté du mur de séparation, j’utilisais les bus des compagnies arabes qui desservent les territoires et qui partent de la Porte de Damas. Cela m’a permis de m’immerger dans le quotidien de la population arabe de la ville et d’éprouver de l’intérieur ce que cela signifie pour un palestinien de traverser deux fois par jour un Check Point, surtout en ce moment, depuis le début de « l’Intifada des couteaux ».

Je me suis également rendu à Nazareth pour y rencontrer un avocat palestinien – israélien aujourd’hui à la retraite, ainsi que, à deux reprises, dans des « colonies juives », celle de Qumran au bord de la Mer Morte et celle d’Alon Shvut, pour y rencontrer des colons qui travaillent à Jérusalem, tout en vivant dans ces implantations dont l’existence même est si problématique.

À la fin de mon séjour, j’ai aussi fait un voyage de quelques jours en Galilée, notamment à Safed, Haïfa et Akko, ce qui m’a permis de mesurer la singularité de Jérusalem par rapport au reste du pays. C’est au cours de ce voyage que j’ai pu passer une journée entière avec un étudiant en sciences politiques à l’université d’Al Quds qui m’avait invité chez lui, dans son village arabe israélien de Qalansawe. Ce qui m’a permis de découvrir et de partager les conditions de vie si particulières et si mal connues des arabes israéliens.

Le questionnaire : l’ouverture vers le rêve

J’avais imaginé un questionnaire type pour structurer mes entretiens. Ce questionnaire n’était évidemment qu’indicatif et je l’ai adapté aux personnes que j’avais en face de moi. Et souvent, je me laissais porter par le cours de la conversation, ne prenant pas de notes sur le moment et consignant de mémoire, le soir, ce qui m’avait particulièrement frappé durant la rencontre.

Je commençais par quelques questions simples concernant l’activité de mes interlocuteurs, leur demandant depuis combien de temps ils vivaient à Jérusalem, leur relation avec la ville et à ses habitants etc … Je passais ensuite à des questions plus délicates concernant leur analyse politique de la situation, leurs espoirs et leurs désespoirs. Puis, après leur avoir lu une citation en lien avec le conflit de personnalités marquantes de l’histoire récente (Bruno Kreisky, Yeshayahou Leibovitz ou Cordelia Edvardson), je leur demandais leur réaction à ces points de vue.

Enfin, je leur racontais succinctement le scénario d’un film de Fassbinder (L’année des treize lunes) et notamment le rêve bouleversant qui permet à son personnage principal de surmonter son effondrement moral ; et je leur demandais quel serait le rêve dont ils voudraient qu’il se réalise pour leur ville, pour Israël, pour la Palestine.
C’est évidemment là, dans ces rêves éveillés de jérusalémites que gisent les pépites de ces entretiens, les éléments les plus porteurs de poésie.

Lectures en situation

La lecture de nombreux livres, romans ou essais a accompagné mon séjour. Ils étaient tous en lien avec Jérusalem et vont forcément nourrir la chair de mon écriture. Mais les deux ouvrages qui m’ont le plus marqué sont sans nul doute le dernier livre de David Grossman : Un cheval entre dans un bar et le roman de politique fiction de Sayed Kashua : Et il y eut un matin.

Toutes ces lectures se sont imprimées d’autant plus profondément dans mon imaginaire qu’elles ont été éclairées par ma connaissance désormais charnelle de la ville et de ses habitants. Quant à ma lecture journalière de l’édition en langue anglaise d’Haaretz dont la qualité éditoriale et le courage politique sont exemplaires, elle enrichissait jour après jour ma perception de la situation politique. De ses impasses, comme de ses ouvertures.

Pour ne pas parler politique

Je suis un homme de théâtre et mon objectif n’est pas d’écrire un essai sur le conflit israélo-palestinien, ni de prétendre à une quelconque objectivité journalistique ou historique.
Il serait cependant absurde, compte tenu de l’extrême sensibilité du contexte géopolitique de cette région, de s’aveugler sur ses réalités politiques et sociales. Et le poème le plus inspiré ou l’intrigue la plus échevelée ne saurait faire l’impasse sur une prise en considération de la situation.

Du côté israélien, la surdité à la souffrance de l’autre semble aujourd’hui avoir pris le dessus dans l’opinion. Le traumatisme ineffaçable qu’a été la destruction des Juifs d’Europe est aujourd’hui instrumentalisé par le gouvernement le plus réactionnaire que l’État d’Israël ait connu. Par ailleurs, le souvenir encore vif des attentats aveugles de la deuxième Intifada, la haine antisémite qui s’exprime jusqu’aux pas de nos portes et la barbarie de Daech entretiennent une paranoïa juive que l’on peut comprendre, et qui justifient l’injustifiable : le mur de séparation.

J’ai peur pour Israël. Je crains que son existence même soit en danger si ses gouvernements s’obstinent à tourner le dos au Moyen-Orient et à forclore le fait que, comme le disait en 1989 déjà Yeshayahou Leibovitz « …sur cette terre vivent deux peuples qui ont tous deux la conviction, l’intime conviction que cette terre est la leur. » Et qu’ils devront bien un jour trouver le moyen de cohabiter sans s’exterminer l’un l’autre.

Quant aux palestiniens, comment pourraient-ils renoncer à l’illusoire paradis perdu d’une Palestine Judenrein (débarrassée de ses juifs), comment pourraient-ils se convaincre que leur identité est devant eux et que la vocation d’un arbre n’est pas de se replier sur ses racines, mais de faire pousser des fleurs, alors qu’en Israël ce sont les éléments les plus réactionnaires, les plus figés dans leur fondamentalisme religieux et leurs peurs qui tiennent le haut du pavé ?
D’autant qu’à l’intérieur du monde arabe, les frères en intégrisme des fanatiques juifs interdisent toute avancée démocratique et tout progrès de la raison en terrorisant et en massacrant leur peuple au nom, qui du nationalisme, qui de la religion.
Charia littéraliste d’un côté, Halakha fondamentaliste de l’autre.
Et que dire de la pusillanimité de la communauté internationale qui ne voit pas plus loin que le bout de ses intérêts économiques ou électoraux ?

En Palestine et en Israël, deux narrations, deux grammaires se font face qui s’excluent l’une l’autre. Et c’est à Jérusalem que cette confrontation sémantique est le plus palpable. Sur cette terre, les symboles sont trop présents. Et le monde entier projette ses crispations identitaires, ses peurs et ses croyances sur les 27 000 km2 de cette terre.

J’ai eu le bonheur de séjourner huit semaines à Jérusalem. C’est la ville de tous les conflits, des passions tristes qui empoisonnent, mais aussi des passions gaies qui émancipent. Les nombreuses rencontres que j’ai faites avec des hiérosolymitains de toutes « obédiences » m’ont convaincu que c’est parfois quand le pire semble le plus probable, que survient l’improbable, la paix.

Bernard Bloch, juin 2015

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