A propos de Fin – Note de l’Auteur – Isabelle Rèbre  

Se jouer de la fin

Enfant, je jouais à un jeu où il s’agissait d’atteindre un but en faisant des pas de salade.  Cette manière de se déplacer consistait à tourner sur soi tout en avançant, mais toujours en dessinant des boucles avec son corps. Le pas de salade nous faisait rire et tourner la tête.

Ecrire, c’est jouer, se jouer de ce qui nous arrive. L’écriture autobiographique ne me va pas, mais c’est parce que j’écris du plus intime que j’ai besoin d’un autre pour qu’un jeu, autrement dit un déplacement, soit possible. J’écris pour y voir plus clair. J’ai eu la nécessité d’écrire quand je me suis retrouvée face au chaos : la très longue fin de vie- plus de dix ans- d’un homme réduit à l’immobilité sur un lit d’hôpital. J’étais animée par une nécessité absolue de dire : le renversement, les sensations, les situations, les visions, les mots. Pour cela, j’avais besoin d’un espace fictionnel afin de les déployer,  les transformer, m’en faire l’auteure. Que la fin de vie soit un moment de perte et d’angoisse est une évidence. On ne peut que redouter d’en être le témoin. On peut débattre sur la limite du supportable, sur les souffrances à abréger, sur la dignité humaine, légiférer. Soit. Mais là n’était pas mon propos. Mon propos était de raconter exactement l’inverse : la vie qui surgit encore là où on ne voyait que décrépitude, la faim qui ne se tarit pas là où on ne voyait qu’appauvrissement, l’horizon qui se dégage là où on ne voyait que rétrécissement. Ingmar Bergman s’est imposé comme un très bon personnage. J’avais lu cet article dans le journal où il parlait du pacte qu’ils avaient passé avec son acteur Erland Josephson pour contrôler leur fin. Il m’offrait un territoire assez lointain pour que s’amuse mon imagination et assez proche pour devenir un acteur de mon histoire. Lui, mieux que personne, connaissait l’obscurité. Il avait maintes fois sombré pour renaître, et c’est sur sa peur de la mort, qu’il avait construit son oeuvre. D’abord, en donnant à la mort un visage pour mieux l’affronter  (Le Septième Sceau) et puis, trente ans plus tard, en mettant la mort en scène sous l’apparence d’un clown blanc édenté qu’un vieil angoissé, interprété par Josephson, sodomise  (En présence d’un clown). Entre les deux, trente films, où conversent et dansent les vivants et les morts. Dans cette première étape de travail, je me suis nourrie de ce personnage de cinéaste qui avait le pouvoir d’animer l’inanimé. J’ai plongé dans ses écrits, ses fictions, ses images. Mais j’ai sous-estimé celui à qui j’avais à faire : il m’a absorbée, fascinée, vampirisée. Les premières scènes ont été écrites dans cet état : sous influence. Une langue assez classique s’est imposée, une ambiance, celle des pièces de Tchekhov, crépusculaire.  Fin de la première boucle.

Est arrivé un moment où je ne pouvais plus avancer, où la mécanique tournait à vide, je ne m’y retrouvais plus. Pour tenter de me ressaisir de quelque chose, j’ai entrepris un voyage en Suède. Non pas pour rencontrer l’homme- cela ne m’a jamais effleurée- mais pour voir ses paysages. J’imaginais que respirer l’air de Stockholm m’aiderait à retrouver le souffle de ma pièce. L’expédition a été une succession de déceptions : la réalité m’apparaissait moins perméable, moins palpable, moins intéressante que les films. Je finissais par penser que ce pèlerinage n’avait aucun sens, lorsque cette chose folle est arrivée : Bergman est mort, alors que j’arrivais à Uppsala, la ville de sa naissance. Comment ne pas croire à un coup du sort, du ciel, de Bergman ? M’adressait-il un signe ? Ou bien ma fiction est-elle devenue réalité ? Je l’avais donc tué ? La position de créateur nous fait croire à notre toute puissance. Une sorte de pacte me tombait dessus ; je n’avais plus le choix, je devais finir. C’est ainsi que La Narratrice a fait son entrée. Je me souviens très bien de la réaction de mes camarades à Cap* que j’avais sollicité pour une première lecture commune : ils ont été très déstabilisés par l’irruption de cette femme non suédoise qui venait chambouler les équilibres. La pièce aurait pu être montée dans cet état, d’ailleurs nous en avions présenté un Work in progress plutôt joyeux à Cap* en janvier 2010. Fin de la deuxième boucle.

Bernard Bloch, qui avait interprété Berg dans le Work in progress mis en scène par Philippe Lanton en 2010, avait décidé entre temps de monter la pièce. Plusieurs années avaient passé. J’ai décidé d’en reprendre l’écriture, et peut-être de la finir. Il me restait de la fréquentation de Bergman un trésor : une conversation infinie avec les morts, avec mes morts, était possible à condition de parvenir à construire un espace pour les animer. J’avais fait mien ce que les films de Bergman m’avait appris, et peut-être était-il temps de faire apparaître ce qui finalement me liait à lui profondément. Didier Payen, le scénographe avait imaginé sur toute la longueur du plateau un banc qui est devenue l’espace de jeu de la narratrice. C’est là que j’ai pu poser des images. Comme Bergman avait construit Saraband autour de la photographie d’une bien-aimée, pour danser éternellement avec elle, j’ai placé à mon tour un portrait : il me regarde, il est le point fixe qui fait que je peux faire des boucles, des pas de salade même si la tête me tourne. Au début la pièce s’appelait Fin : le titre aurait bien pu être La photographie.

Isabelle Rèbre

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