Avignon 2014

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L’art est notre seule chance

Rappel succinct des faits

Voilà 11 ans que les vrais partenaires sociaux du secteur de l’art et de la culture, c’est-à-dire ceux qui sont vraiment représentatifs de nos professions (employeurs comme salariés), et qui connaissent de l’intérieur la réalité et la précarité de nos métiers, mais aussi le dynamisme de notre secteur et l’apport considérable que l’art et la culture induisent dans l’économie nationale, se sont réunis avec des parlementaires de tous bords, conseillés par des sociologues, des économistes, des juristes de haute volée pour élaborer une réforme juste, efficace et durable des annexes 8 et 10.

Une réforme fondée sur la solidarité inter et intra-professionnelle, qui éliminerait enfin les abus, réduirait les dépenses inutiles ou injustifiées, favoriserait les plus fragiles d’entre nous sans donner encore plus à ceux qui ont le plus.

 

Mais, la psychorigidité et le dogmatisme ultra-libéral du Medef version Gattaz, l’a-culturation de plus en plus criante des classes dirigeantes soutenues par des syndicats peu représentatifs pour lesquels la maîtrise de la gestion de l’Unedic compte plus que la justice sociale, ont conduit à cet accord scélérat du 22 mars qui aggrave encore l’absurdité de l’accord de 2003 au nom d’économies dérisoires réalisées sur les plus pauvres. « Économies » qui, alliées aux baisses constantes des budgets alloués à notre secteur, vont produire à très court terme un effondrement d’activité qui va s’avérer meurtrier pour l’ensemble des salariés et des entreprises de notre secteur et donc pour l’ensemble de l’économie nationale à laquelle il ne manquait plus que ça !

Est-il utile de rappeler ici les chiffres, tant en termes d’emplois directs et induits, qu’en termes de retombées économiques, que l’activité artistique et culturelle génère dans ce pays ?

Une activité dont il faut rappeler qu’elle n’est pas ou peu dé-localisable.

Une activité en pleine croissance, inventive, innovante et, surtout, d’autant plus nécessaire que ce qui nous écrase aujourd’hui, c’est l’absence de sens, le sentiment d’être à la merci des algorithmes imbéciles qui organisent déjà 40 à 60% des flux financiers.

La mutation du capitalisme de production manufacturière de papa vers le capitalisme financier des années 80-90 avait déjà éloigné les classes dirigeantes de l’idée même de création et d’invention (donc d’art et de culture).

On comprendra sans peine que les « algorithmes fous » nichés dans les ordinateurs qui, au profit d’une minorité de loups avides, organisent la déshumanisation chaotique de l’économie mondiale, ne risquent pas de perdre leur nano-secondes à aller assister à un spectacle, écouter un concert, voir un film, visiter une exposition, lire un livre ou… faire l’amour.

Alors : que faire ?

La question cruciale qui se pose ces jours-ci est la suivante : faut-il aller « jusqu’au bout de la menace » et empêcher la tenue des festivals d’été ?

Ma réponse est, après mûre réflexion et débats intérieurs déchirants : NON

Nous ne sommes pas des privilégiés. Notre travail est permanent, mais il n’est visible et salarié qu’une petite partie du temps, et notre salaire annuel moyen est de l’ordre de huit à douze mille Euros.

Mais il est vrai que nous jouissons d’un immense privilège : celui d’aimer passionnément nos métiers. D’en aimer même les moments de souffrance et de doutes, puisqu’ils font partie de l’essence même de la création.

Nous ne sommes pas les seuls, loin s’en faut, à aimer ce que nous faisons, mais il semble bien qu’aujourd’hui le travail n’est plus pensé qu’en son sens étymologique : celui de « souffrance nécessaire » pour gagner son pain, pour survivre.

Nous ne nous contentons pas de survivre, nous voulons vivre ! La grève pour nous, est plus qu’un sacrifice, c’est une auto mutilation. En supprimant les quelques heures de sa visibilité, la grève des spectacles annule des mois de travail invisible. Ces heures où nous avons la joie d’offrir à nos publics une vision un peu neuve, différente, inouïe de la réalité. Et, qui sait, de leur donner peut-être un peu plus de force pour la changer, cette réalité.

Metteur en scène, auteur et comédien, je dirige une compagnie conventionnée par la Drac Ile de France et bénéficiant du soutien de la Région du même nom. Ma compagnie, « Le Réseau (théâtre) », a trois manifestations programmées au cours prochain festival d’Avignon. Compte tenu des frais déjà engagés, si ces trois propositions devaient être annulées, cela signifierait une grave mise en danger d’une compagnie conventionnée depuis 1997, la remise en question de ses projets pour les trois années à venir et la suppression des centaines d’heures d’emplois artistiques et techniques que génèreront ces productions.

Si l’on multiplie cette situation par les 1083 compagnies programmées dans le Off et les 38 spectacles du In, on imagine aisément les dizaines de milliers d’heures de travail qui partiraient ainsi en fumée et les centaines de compagnies, de projets et même d’institutions qui seraient alors menacées de disparition.

Sans parler de certains des festivals (et non des moindres) dont l’existence même serait gravement menacée.

Aujourd’hui, en 2014, compte tenu de la situation économique dans laquelle nous ont plongés les délires de la financiarisation, l’annulation des festivals m’apparaît comme un attentat suicide. Je m’oppose à ce suicide professionnel collectif. Je veux me battre, je veux que nous nous battions collectivement contre un ennemi qui veut notre mort sans même, d’ailleurs, en avoir conscience, obnubilé qu’il est par le démon de L’AVOIR. Un ennemi sans visage qui ne comprend même plus notre langue : celle de L’ÊTRE, celle de la pensée, celle de l’invention.

Alors : quelle porte de sortie ?

Depuis onze ans, nous avons tout essayé.

L’annulation des festivals en 2003 n’a modifié en rien l’application de l’accord déjà scélérat signé à l’époque, mais elle a donné naissance au travail remarquable du Comité de suivi. Travail qui a été jusqu’ici totalement ignoré par les négociateurs « patentés ».

Depuis le début de l’année, un mouvement de protestation exemplaire réunit l’ensemble de nos professions, salariés et employeurs rassemblés. Et ce mouvement ne se contente pas de protester, il propose une réforme cohérente, juste, responsable et économe des annexes.

Mais le gouvernement actuel, qui compte pourtant dans ses rangs nombre de ministres qui récemment encore, soutenaient les propositions du Comité de suivi, s’apprête à agréer l’accord du 22 mars.

Il y a un avant et un après agrément : les luttes qui ont été et sont encore menées pour l’empêcher ont été exemplaires et partiellement efficaces. Mais si cet accord est agréé, une lutte autrement plus longue se profile. Nous devons, pour la mener à bien, ménager nos forces et préserver, plus que tout, notre unité. Et cette unité risque d’être violemment compromise par des annulations massives de festivals qui mettront à terre la plupart des compagnies indépendantes, mettront en danger nombre d’institutions et éjecteront du système et de la profession de nombreux salariés du secteur.

La menace d’annulation des festivals, les grèves qui ont empêché la tenue des premiers de ces festivals n’ont pas empêché l’agrément mais ont eu les effets suivants :

1. la prise en charge pour un an par l’État des « dépenses » dues à la non application du différé d’indemnisation.Mais cette prise en charge par l’État est dangereuse en ce qu’elle est une première remise en cause de la solidarité interprofessionnelle et que rien ne nous assure de sa pérennité. En outre, ces 90 M€ seraient bien plus utiles pour abonder les budgets de création que pour suppléer aux manques d’un mauvais accord.

2. la promesse de mettre en place une réflexion de fond pour remettre à plat les discussions en prenant cette fois en compte les propositions du comité de suivi (discours de Manuel Valls le 19 juin dernier).

Prenons le Premier Ministre au mot !

C’est maintenant, dans les jours à venir, que les partenaires sociaux, signataires ou non de l’accord, doivent s’engager, sous l’égide de l’État et l’arbitrage des trois personnalités qualifiées désignées, à s’asseoir sans attendre à la même table que la CIP, le Syndeac et le Comité de suivi pour parvenir avant la fin de l’année à un nouvel accord pérenne sur les annexes 4, 8 et 10 prenant sérieusement en considération les propositions du Comité de suivi.

C’est sous cette condition qu’une confiance minimale entre la profession et le gouvernement aura des chances de renaître. C’est sous cette condition que les festivals d’été et, plus avant encore, l‘ensemble de la saison à venir pourra avoir lieu.

Bernard Bloch

Comédien, Metteur en scène, Auteur

Montreuil, le 22 juin 2014

 

 

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